Pérou, caravane Sibayo-Santo Tomas Stephane VALLIN

Pérou, caravane Sibayo-Santo Tomas


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Caravanes andines, histoire d’hommes et de lamas.

Relier à nouveau Sibayo à Santo Tomas au terme d’une longue itinérance andine accompagnant notre caravane de lamas, revivre l’émotion de l’arrivée, la joie des retrouvailles avec les partenaires de troc ; il y a encore à peine quelques mois, Don Téofilo, n’osait croire à cette aventure partagée. Pourtant aujourd’hui, après 7 journées de marche rythmée par le pas cadencé des camélidés, nous passons enfin l’ultime col qui nous sépare de notre objectif. Nous laissons derrière nous l’immensité enivrante de la haute puna aux horizons intouchables, et ce vide absolu qui nous aura envahi durant cette expérience hors du commun, hors du temps. Don Téofilo, le chef de la caravane, effectue une dernière offrande au pied d’une apacheta -monticule de pierres semblable à nos cairns-. Il y déposera trois feuilles de coca pointées vers le ciel pour marquer avec respect le soutien apporté par les apus (les montagnes sacrées dans la mythologie andine) au cours du voyage et à travers desquels il a trouvé la force de lutter contre la fatigue, la faim, la solitude, et le froid mordant des nuits andines.

Don Téofilo à grandi à Sibayo. Son village, qui repose en bordure des tortueux méandres du rio Colca, dans la province de Cailloma, a depuis toujours construit son identité à travers les caravane de lamas. Pourtant au fil du des années, certains itinéraires, comme celui que nous venons de réaliser avaient été délaissés, au profit d’un réseau routier toujours plus moderne.
Les Qollawas, premiers habitants du canyon de Colca, l’avaient compris, et ce bien avant l’arrivée des incas. Leur organisation économique devait s’appuyer sur l’extraordinaire biodiversité que présente le Pérou. Sur les 117 étages écologiques répertoriés aujourd’hui de part le monde, le pays en compte 88 (*) ! Ceci s’explique aisément par sa physionomie géographique et l’incroyable variété des phénomènes climatiques orchestrés par le plus haut massif tropical de la planète, la Cordillère des Andes. Le massif s’élève comme une barrière infranchissable aux précipitations venues du bassin amazonien réduisant la côte en un désert parmi les plus aride du monde. Contrairement à nos sociétés occidentales, les différentes civilisations qui se sont succédées au Pérou avant l’arrivée des premiers espagnols, avaient une approche globale de l’espace. Elle les a amenées logiquement à développer des réseaux complexes d’échanges entre les régions pour lutter efficacement contre les famines provoquées par de probables changements climatiques majeurs.
Au delà du Pérou, les caravanes parcourraient ainsi l’ensemble de l’altiplano (de la Colombie à l’Argentine, en passant par le Pérou et la Bolivie), vers les forêts amazoniennes ou la côté pacifique, pour compléter les régimes alimentaires de chacune de ces régions, et également entretenir les liens sociaux qui se sont noués au fil du temps entre les familles éloignées. Ces liens, grâces aux caravanes, ont pu être maintenus depuis de nombreuses générations.

« Sibayo est le témoin vivant d’un système millénaire de production et de commerce basé sur les échanges entre les différents étages écologiques » (Gustavo Valdivia, anthropologue). La communauté de Sibayo, même si elle est installée à une altitude de 3 800 mètres favorisant une activité économique exclusivement dédiée à l’élevage de lamas, entretient ainsi depuis toujours une connexion étroite avec l’océan pacifique. Déjà à l’arrivée des espagnols, les caravanes étaient organisées depuis le village pour aller récolter le cochallullo (durvillae antartica, une algue marine riche en fer, calcium et phosphore) sur la côte pacifique. L’algue, en plus de ses qualités nutritives, permettait de rendre comestible le sel récolté sur l’altiplano grâce à son apport en iode. A leur retour, un interminable voyage de dix jours les menaient à travers les déserts altiplaniques reposant au pied de la cordillère volcanique. Les caravaniers échangeaient la précieuse algue dans les vallées basses du canyon de Colca contre des fruits, troqués plus tard avec le charqui (la viande de lama séchée), lui même échangé contre le chuño (la pomme de terre déshydratée) au cours de l’itinéraire d’autres caravanes en partance pour les vallée inter-andines proches de Cuzco.

Le lama, acteur principal de ces longues transhumances, a toujours occupé une place privilégiée dans la cosmologie andine et plus particulièrement Qollawa. La terre nourricière, la Pachamama, aurait prêté aux bergers ces camélidés afin de partager le quotidien de leur famille vivant sur la haute puna de l’altiplano en les aidant au portage des charges, et leur offrant viande et laine dans cette univers aux conditions extrêmes. Comme la réciprocité est l’un des fondements principaux de la culture andine quechua, le jour de départ devient alors l’occasion de remercier la Terre-mère durant une longue cérémonie d’offrandes orchestrée par le prêtre-chaman du village. Aucun départ n’est entrepris sans avoir réalisé ces quelques rites pour demander la protection de la Pachamama et des apus que la caravane rencontrera le long de son itinéraire.

La cérémonie se tiendra sur une esplanade toute proche de l’église coloniale, signe d’un syncrétisme religieux toujours aussi vivace. Avant l’arrivée du troupeau, le chaman partage d’abord la chicha avec chacun des participants au long voyage. Préparée la veille, à base de pommes de terre fermentées, elle reste la boisson traditionnelle des Andes consommée lors des grands événements qui marquent l’année comme celui-ci, ou les fêtes patronales, les mariages ou funérailles. Durant les longues incantations du maître de cérémonie en quechua, la langue native des descendants actuels des incas, les offrandes sont ainsi effectuées à la terre, sous forme d’alcool jeté au sol, et au ciel lorsque qu’il lèvera à bout de bras l’encensoir à l’intérieur duquel brûle la graisse de lama en laissant s’échapper les volutes de fumées. La dualité terre-ciel, qui se manifeste toujours dans la tradition andine, prend alors ici tout son sens.

Lorsque le troupeau entrera en scène, un grand nombre de villageois nous aura rejoints pour fêter avec nous l’événement. Le chef caravanier a sélectionné les mâles les plus jeunes et vigoureux pour endurer les longues journées de marche. La veille, il aura pris soin de les nettoyer des mauvais esprits avec une paille endémique, la waylla ichu. Pour ce premier jour de marche, ils seront agrémentés d’accessoires qui marquent aussi une caractéristique unique à la communauté de Sibayo. Chaque individu, l’adelantero qui guide le troupeau comme les autres, porte des ornements aux oreilles sous forme d’un chapelet de clochettes, les esquilas, et une pièce de tissus brodée autour de son poitrail, la pichita. Cette coutume remonte à un épisode de l’histoire de la région d’Arequipa, lorsque l’envahisseur chilien traversait les andes au début du XXème siècle à la conquête de nouveaux territoires. Les habitants de Sibayo manquant de troupes ont alors répondu par un leurre en disposant sur les collines des troupeaux de lamas ornementés ainsi comme des combattants pour tromper l’adversaire.

Les 7 journées de marche qui suivront seront une éloge de la lenteur. Perte totale des repères habituels d’espace et de temps. La caravane progresse au rythme des camélidés, avec en toile de fond les volcans de la cordillère qui deviennent vite nos référents pour maintenir le cap de notre itinéraire. La sécheresse est absolue dans cette région oubliée, nous obligeant à caler notre itinéraires sur les seuls points d’eau de notre interminable transhumance. Seule contrainte imposée aux llameros par le groupe de camélidés : leur offrir un enclos à la nuit tombée pour qu’ils répondent tous à l’appel dans la nuit lorsqu’on devra les charger à nouveau des produits destinés au troc et repartir aux premières heures du jour.

La société péruvienne oscille depuis l’arrivée des espagnols entre progrès et traditions. Aujourd’hui, encouragée par la flambée des prix du pétrole et l’espoir de nourrir à nouveau la culture andine en redonnant vie aux traditions séculaires, on assiste à un renouveau de ce type de caravanes traditionnelles. Cette renaissance des organisations commerciales classiques à travers les Andes centrales est peut être le signe d’une volonté de reprendre en main le quotidien en respectant les pratiques ancestrales des anciens.

* en référence aux études d’Antonio Brack Egg.

Stephane VALLIN.

Un abrazo fuerte à tous nos compagnons de route :
Don Teofilo, Etsson, Joel, Wilson, Percy, Jesus, Apu, Mario, Gustavo, François, Jean Baptiste, et nos 27 camélidés...

...et un clin d'oeil à l'équipe de Prom Peru à Lima.