Dernière publication >> Trek Magazine n°174 mars-avril 2017, un dossier complet dédié aux chemins précolombiens de la cordillère de Vilcabamba Pérou, trek aux sources de l'Amazone - Stéphane VALLIN
          
Pérou, trek aux sources de l'Amazone
Amazone : Enfance d’un géant.

Les expéditions géographiques ne sont pas uniquement à associer au passé glorieux des grandes puissances de l’époque coloniale aux visées expansionnistes démesurées. Elles évoquent avant tout dans nos esprits de voyageurs des scientifiques aventureux des siècles passés luttant contre les éléments au beau milieu de forêts épaisses, de déserts arides ou de régions glaciaires. De nombreux explorateurs comme Scott, Amundsen ou Livingston sont intimement liés à cet type d’entreprises qui étaient inévitablement jalonnées d’épisodes héroïques et dramatiques intenses et remplissaient les pages des chroniques de l’époque. Pourtant ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui, à la veille d’envoyer nos premiers touristes dans l’espace, notre planète retient encore jalousement de nombreux secrets en relations avec ses océans, ses fleuves, ses montagnes et ses déserts. Le fond des océans reste ainsi un univers qui continue de nourrir les fantasmes de nombreux chercheurs, et qui nous révèlera probablement des découvertes surprenantes dans l’avenir. Aussi, sur la surface visible de la Terre, il reste de nombreux mystères à résoudre. L ‘un de ces mystère restait l’origine du fleuve Amazone. Il ne fut élucider que dernièrement suite à une série d’expéditions scientifiques.

Entreprendre l’interminable remontée du fleuve depuis son estuaire jusqu’au Pérou est une expérience unique pour ressentir l’Amazonie de l’intérieur, loin des « lodges » aseptisés qui représentent aujourd’hui la quasi unique possibilité au voyageur de goûter à la richesse de la forêt tropicale la plus vaste de notre planète. Pourtant, si l’on résume son voyage à cet unique segment du fleuve en concentrant son itinéraire sur la partie basse de l’immense bassin entre Belem –au Brésil, son estuaire atlantique-, et Puccalpa –au Pérou, aux portes des contreforts andins- on ne découvre qu’un seul et unique visage du fleuve. Ses tortueux méandres qui se développent tels un serpent sans fin essaient de trouver leur voie à travers l’épaisseur de la forêt tropicale. La déclivité ultra réduite (quatre petits centimes par kilomètre) rend le parcours du fleuve hésitant, ses eaux paraissent lourdes et d’une saison des pluies à une autres, même son lit change ses repères pour donner naissance à des lacs oubliés ou des bras morts. L’origine des eaux du grand fleuve est bien plus en amont. La Cordillère des Andes, le plus haut massif tropicale de la planète, est bel et bien le château d’eau de toute la partie australe de l’Amérique. Le chapelet de glaciers qui recouvre la Cordillère Centrale de l Equateur à la Bolivie alimente les cinq cents affluents du fleuve donnant naissance à un réseau complexe distribuant ses eaux vers l’Amazone. C’est donc sur ce versant oriental de la Cordillère que naît cette infinie réserve de vie. Si l’on remonte le cours en direction des hautes sierras andines, on réalise l’étonnante variété de milieux que traverse le fleuve. Antonio Brack Egg, actuel ministre péruvien de l’environnement, écologiste et grand spécialiste de l’Amazone en dénombre au Pérou 88 sur les 107 répertoriés de part le monde. Cet immense territoire mystérieux et à la biodiversité unique exerce depuis les temps anciens une étonnante fascination sur l’homme.

Depuis l’incroyable voyage de Francisco de Orellana*, et les premières explorations scientifiques de alexander von Humbolt qui, avec son fidèle compagnon naturaliste Aimé Bonplant, parcouru inlassablement les Andes du Pérou au Vénézuela, on considérait le rio Marañon comme l’affluent principale de l’Amazone. La petite lagune glaciaire de Lauricocha qui repose entre les cordillères de Huayhuash et de Raura au Pérou semblait être le point de départ de l’Amazone. En 1934, le colonel géodésiste Gerardo Dianderas formule l’hypothèse que le rio Ucayali pourrait être la branche mère de l’Amazone. Cette théorie rencontre alors un grand succès auprès des géographes. Depuis prêt de trois quart de siècle, les expéditions se succèdent pour confirmer cette hypothèse. Les années 50 mettent en lumière la Cordillere de Chila (Province de Cailloma, Pérou) qui devient le théâtre des observations les moins farfelues. En 1969, le géographe Carlos Peñaherrera del Águila déclare que le lieu en question pourrait être la naissance du rio Carhuasanta (au pied du volcan Mismi, 5 597m) un affluent de l’Apurimac. Ce dernier vient caresser Cusco à une centaine de kilomètres plus en aval. Les années passent avant que les cartographes de la National Geographic Society s’intéressent finalement à la question et envoient un photographe, Loren Mc Intyre, pour illustrer leurs recherches et confirmer l’hypothèse. Enfin ce n’est qu’en 1996 que les doutes disparaissent lorsque l’explorateur polonais Jacek Palkiewicz, membre de la Royal Geographical Society de Londres, effectue sa propre analyse et détermine l’emplacement de la souce à 10 kilomètres de la précedente, au pied du Mont Quehuisha, à la naissance du rio Apacheta. Cette dernière conclusion est retenue par la Société Géogaphique de Lima qui tente depuis l’année passée de faire valider cette découverte au niveau international. Pour mener son étude, Jacek Palkiewicz, contrairement aux autres chercheurs, a su croiser les éléments purements géographiques et scientifiques en utisisant les derniers outils à sa disposition (debut de l’aire du GPS) aux informations recueillies auprès des communautés locales vivant sur l’altiplano péruvien. Les témoignages rapportent ainsi que seule la source de l’Apacheta, contrairement à l’autre source présumée, offre une alimentation constante au cours de l’année. L’eau, comme tout élément intégré à la nature, occupe en effet une place importante dans la culture andine. Comme les incas étaient animistes, ils croyaient que toutes les choses qui les entourraient possédaient une essence divine, une âme. Ils rendaient donc un culte direct à l’eau, aux rivières, sources de vie.

Remonter aux sources de l’Amazone revient à se plonger dans l’histoire des cultures andines. La Cordillère de Chila, dominant la rive droite du rio Colca, tenait une place toute particulière dans l’organisation économique des cultures préhispaniques. Elle était le carrefour des routes utilisées par les caravanes andines effectuant du troc entre les principales région du Pérou, de la côte en passant par l’altiplano, et jusqu’aux forêts tropicales du bassin amazonien. Depuis les temps les plus reculés, les communautés locales entretiennent cette tradition parcourrant inlassablement les Andes sur les traces de leurs ancêtres. Le sentier qui mène aux sources, quittant le village de Lari (canyon de Colca) pour basculer sur le versant nord de la Cordillère, est ainsi une voie qui permettait de connecter Arequipa à Cusco la ville impériale et coeur de l’administration inca. Sans le savoir, les caravaniers assistaient a chacun de leur passage a la naissance du fleuve-géant Amazone.



*Francisco de Orellana :
L’espagnol Francisco de Orellana (Trujillo 1500 ? Pérou – 1545) fut le premier navigateur et explorateur du fleuve Amazone. Arrivé au Pérou en 1535, il intégra comme second commandant l'expédition de Gonzalo Pizarro à travers les Andes. En 1541, l’expédition démarre en amont du rio Napo mais quelques semaines plus tard, les participants manquent définitivement de vivres. Franciso de Orellana quitte alors l expédition lorsque Pizarro lui ordonne de descendre le Napo avec cinquante hommes pour revenir avec un ravitaillement. Il suivit ainsi le cours du fleuve jusqu'à rencontrer le rio Amazona, au nord ouest du Brésil. Plutôt que de revenir à contre courrant, il décide de poursuivre jusqu’à l’embouchure atlantique du fleuve. Il le baptisa Amazone en souvenir d’une attaque de femmes guerrières. D’après la légende grecque, les Amazones étaient ces guerrières matriarcales qui se coupaient un sein pour tirer à l’arc et habitaient l’actuelle Turquie.

Le fleuve en Chiffres :
- L’amazone déroule son sinueux parcours (variant parfois d’une saison à une autre) sur une longueur de plus de 6 400 kilomètres, ce qui en fait le second plus long fleuve de la planète après le Nil.
- Il possèdent plus de 500 affluents et arrose un territoire de plus de 6 millions de kilomètres carré. On estime que l’Amazone décharge entre 34 et 121 millions de litres d’eau à la seconde, et que quotidiennement il dépose à son embouchure plus de trois million de tonnes de sédiments. Son débit annuel représente le cinquième des réserves d’eau douce de la planète.
- La forêt amazonienne dissimule un dixième de la faune connue à ce jour sur notre planète, ainsi que 40 000 espèces végétales.
- Depuis 1970, la forêt amazonienne a perdu 18% de sa surface (deux fois la France) à cause d’une déforestation massive et en grande partie illégale. Selon les projections du WWF, 55% de la plus grande forêt tropicale au monde aura disparu à l’horizon 2030 si son exploitation se maintient au rythme actuel.

Stéphane VALLIN.

Partenaire logistique : chaskiventura.com


Au cœur de la cordillère des Andes, dans des contrées qui n'apparaissent pas même sur les cartes les plus rigoureuses, un conflit très actuel se joue autour des sources de l’ Amazone.

Sur le versant pacifique de la cordillère, de grands groupes industriels attendent la deuxième phase d’un projet qui permettrait de cultiver dans le désert. La première phase du projet était ambitieuse ; mais conçue au fil de conjonctures politiques instables, elle apparut comme trop coûteuse et d’autre part écologiquement désastreuse. Un excès d’irrigation entraîna des envasements, inondations, et dégradations des sols, ainsi qu’une prolifération d’insectes, nocive à la santé et à l’agriculture. La seconde phase du projet – pas mieux conçue que la première -, se propose d’inonder plus de 12 000 hectares et de dévier les eaux du fleuve Apurimac (principal affluent de l’Amazone) du versant atlantique vers le pacifique.

Sur le versant atlantique, six provinces de Cusco sont touchées par ce transvasement des eaux. La population indigène de faibles ressources qui y habite est considérable mais invisible parce qu’éparpillée. Encore mal intégrée dans le Pérou actuel, elle est perçue comme stratégique au niveau politique mais insignifiante en terme économique. Son agriculture de survie qui dépend de ses eaux est imperceptible au regard du Modèle Economique Exportateur que l’état promeut invariablement depuis 1532, que le régime soit colonial ou républicain.

Finalement, du fait du passage à un débit d’eau jusqu’ici inconnu, les deux versants connaîtront de graves dommages écologiques dans des régions à l’équilibre fragile, ou flore et faune très singulière est déjà en grande mesure en voie de disparition.

Mario ANAYA GAUTIER, Consultant en développement local.





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